DEDICACE
A Léon Werth.
Je demande pardon aux enfants d'avoir dédié ce livre
à une grande personne. J'ai une excuse sérieuse : cette grande personne
est le meilleur ami que j'ai au monde. J'ai une autre excuse : cette
grande personne peut tout comprendre, même les livres pour enfants.
J'ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France où
elle a faim et froid. Elle a besoin d'être consolée. Si toutes ces
excuses ne suffisent pas, je veux bien dédier ce livre à l'enfant qu'a
été autrefois cette grande personne. Toutes les grandes personnes ont
d'abord été des enfants. (Mais peu d'entre elles s'en souviennent.) Je
corrige donc ma dédicace :
A Léon Werth quand il était petit garçon
PREMIER CHAPITRE
Lorsque j'avais six ans j'ai vu, une fois, une
magnifique image, dans un livre sur la Forêt Vierge qui s'appelait
"Histoires Vécues". Ca représentait un serpent boa qui avalait un
fauve. Voilà la copie du dessin.
On disait dans le livre: "Les serpents boas avalent
leur proie tout entière, sans la mâcher. Ensuite ils ne peuvent plus
bouger et ils dorment pendant les six mois de leur digestion".
J'ai alors beaucoup réfléchi sur les aventures de la
jungle et, à mon tour, j'ai réussi, avec un crayon de couleur, à tracer
mon premier dessin. Mon dessin numéro 1. Il était comme ça:
J'ai montré mon chef d'oeuvre aux grandes personnes
et je leur ai demandé si mon dessin leur faisait peur.
Elles m'ont répondu: "Pourquoi un chapeau ferait-il
peur?"
Mon dessin ne représentait pas un chapeau. Il
représentait un serpent boa qui digérait un éléphant. J'ai alors
dessiné l'intérieur du serpent boa, afin que les grandes personnes
puissent comprendre. Elles ont toujours besoin d'explications. Mon
dessin numéro 2 était comme ça:
Les grandes personnes m'ont conseillé de laisser de
côté les dessins de serpents boas ouverts ou fermés, et de m'intéresser
plutôt à la géographie, à l'histoire, au calcul et à la grammaire.
C'est ainsi que j'ai abandonné, à l'âge de six ans, une magnifique
carrière de peinture. J'avais été découragé par l'insuccès de mon
dessin numéro 1 et de mon dessin numéro 2. Les grandes personnes ne
comprennent jamais rien toutes seules, et c'est fatigant, pour les
enfants, de toujours leur donner des explications.
J'ai donc dû choisir un autre métier et j'ai appris
à piloter des avions. J'ai volé un peu partout dans le monde. Et la
géographie, c'est exact, m'a beaucoup servi. Je savais reconnaître, du
premier coup d'oeil, la Chine de l'Arizona. C'est utile, si l'on est
égaré pendant la nuit.
Quand j'en rencontrais une qui me paraissait un peu
lucide, je faisait l'expérience sur elle de mon dessin no.1 que j'ai
toujours conservé. Je voulais savoir si elle était vraiment
compréhensive. Mais toujours elle me répondait: "C'est un chapeau."
Alors je ne lui parlais ni de serpents boas, ni de forêts vierges, ni
d'étoiles. Je me mettais à sa portée. Je lui parlais de bridge, de
golf, de politique et de cravates. Et la grande personne était bien
contente de connaître un homme aussi raisonnable.
CHAPITRE II
J'ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler
véritablement, jusqu'à une panne dans le désert du Sahara, il y a six
ans. Quelque chose s'était cassé dans mon moteur, Et comme je n'avais
avec moi ni méchanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de
réussir, tout seul, une réparation difficile. C'était pour moi une
question de vie ou de mort. J'avais à peine de l'eau à boire pour huit
jours.
Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable
à mille milles de toute terre habitée. J'étais bien plus isolé qu'un
naufragé sur un rideau au milieu de l'océan. Alors vous imaginez ma
surprise, au levé du jour, quand une drôle de petite voix m'a réveillé.
Elle disait:
-S'il vous plaît… dessine-moi un mouton!
-Hein!
-Dessine-moi un mouton…
J'ai sauté sur mes pieds comme si j'avais été frappé
par la foudre. J'ai bien frotté mes yeux. J'ai bien regardé. Et j'ai vu
un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait
gravement. Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j'ai réussi à
faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant
que le modèle. Ce n'est pas de ma faute. J'avais été découragé dans ma
carrière de peintre par les grandes personnes, à l'age de six ans, et
je n'avais rien appris à dessiner, sauf les boas fermés et les boas
ouverts.
Je regardai donc cette apparition avec des yeux tout
ronds d'étonnement. N'oubliez pas que je me trouvais à mille milles de
toute région habitée. Or mon petit bonhomme ne me semblait ni égaré, ni
mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de soif, ni mort de peur. Il
n'avait en rien l'apparence d'un enfant perdu au milieu du désert, à
mille milles de toute région habitée. Quand je réussis enfin de parler,
je lui dis:
-Mais qu'est-ce que tu fais là?
Et il me répéta alors, tout doucement, comme une
chose très sérieuse:
-S'il vous plaît… dessine-moi un mouton…
Quand le mystère est trop impressionnant, on n'ose
pas désobéir. Aussi absurde que cela me semblaît à mille milles de tous
les endroits habités et en danger de mort, je sortis de ma poche une
feuille de papier et un stylographe. Mais je me rappelai alors que
j'avais surtout étudié la géographie, l'histoire, le calcul et la
grammaire et je dis au petit bonhomme (avec un peu de mauvaise humeur)
que je ne savais pas dessiner. Il me répondit:
-Ca ne fait rien. Dessine-moi un mouton.
Comme je n'avais jamais dessiné un mouton je refis,
pour , un des deux seuls dessins dont j'étais capable. Celui du boa
fermé. ET je fus stupéfait d'entendre le petit bonhomme me répondre:
-Non! Non! Je ne veux pas d'un éléphant dans un boa.
Un boa c'est très dangereux, et un éléphant c'est très encombrant. Chez
moi c'est tout petit. J'ai besoin d'un mouton. Dessine-moi un mouton.
Alors j'ai dessiné.
Il regarda attentivement, puis:
-Non! Celui-là est déjà très malade. Fais-en un
autre.
Je dessinai:
Mon ami sourit gentiment, avec indulgence:
-Tu vois bien… ce n'est pas un mouton, c'est un
bélier. Il a des cornes…
Je refis donc encore mon dessin: Mais il fut refusé,
comme les précédents:
-Celui-là est trop vieux. Je veux un mouton qui vive
longtemps.
Alors, faute de patience, comme j'avais hâte de
commencer le démontage de mon moteur, je griffonnai ce dessin-ci.
Et je lançai:
-Ca c'est la caisse. le mouton que tu veux est
dedans.
Mais je fus bien surpris de voir s'illuminer le
visage de mon jeune juge: -C'est tout à fait comme ça que je le
voulais! Crois-tu qu'il faille beaucoup d'herbe à ce mouton?
-Pourquoi?
-Parce que chez moi c'est tout petit…
-Ca suffira sûrement. Je t'ai donné un tout petit
mouton.
Il pencha la tête vers le dessin:
-Pas si petit que ça… Tiens! Il s'est endormi…
ET c'est ainsi que je fis la connaissance du petit
prince.
CHAPITRE III
Il me fallut longtemps pour comprendre d'où il
venait. Le petit prince, qui me posait beaucoup de questions, ne
semblait jamais entendre les miennes. Ce sont des mots prononcés par
hasard qui, peu à peu, m'ont tout révélé. Ainsi, quand il aperçu pour
la première fois mon avion (je ne dessinerai pas mon avion, c'est un
dessin beaucoup trop compliqué pour moi) il me demanda:
-Qu'est ce que c'est que cette chose-là?
-Ce n'est pas une chose. Ca vole. C'est un avion.
C'est mon avion.
Et j'étais fier de lui apprendre que je volais.
Alors il s'écria:
-Comment! tu es tombédu ciel!
-Oui, fis-je modestement.
-Ah! ça c'est drôle…
Et le petit prince eut un très joli éclat de rire
qui m'irrita beaucoup. Je désire que l'on prenne mes malheurs au
sérieux. Puis il ajouta:
-Alors, toi aussi tu viens du ciel! De quelle
planète es-tu?
J'entrevis aussitôt une lueur, dans le mystère de sa
présence, et j'interrogeai brusquement:
-Tu viens donc d'une autre planète?
Mais il ne me répondit pas. Il hochait la tête
doucement tout en regardant mon avion:
-C'est vrai que, là-dessus, tu ne peux pas venir de
bien loin…
Et il s'enfonça dans une rêverie qui dura longtemps.
Puis, sortant mon mouton de sa poche, il se plongea dans la
contemplation de son trésor.
Vous imaginez combien j'avais pu être intrigué par
cette demi-confidence sur "les autres planètes". Je m'efforçai donc
d'en savoir plus long:
-D'où viens-tu mon petit bonhomme? Où est-ce "chez
toi"? Où veux-tu emporter mon mouton?
Il me répondit après un silence méditatif:
-Ce qui est bien, avec la caisse que tu m'as donnée,
c'est que, la nuit, ça lui servira de maison.
-Bien sûr. Et si tu es gentil, je te donnerai aussi
une corde pour l'attacher pendant le jour. Et un piquet.
La proposition parut choquer le petit prince:
-L'attacher? Quelle drôle d'idée!
-Mais si tu ne l'attaches pas, il ira n'importe où,
et il se perdra…
Et mon ami eut un nouvel éclat de rire:
-Mais où veux-tu qu'il aille!
-N'importe où. Droit devant lui…
Alors le petit prince remarqua gravement:
-Ca ne fait rien, c'est tellement petit, chez moi!
Et, avec un peu de mélancolie, peut-être, il ajouta:
-Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin…
CHAPITRE IV
J'avais ainsi appris une seconde chose très
importante: C'est que sa planète d'origine était à peine plus grande
qu'une maison!
Ca ne pouvait pas m'étonner beaucoup. Je savais bien
qu'en dehors des grosses planètes comme la Terre, Jupiter, Mars, Vénus,
auxquelles on a donné des noms, il y en a des centaines d'autres qui
sont quelque-fois si petites qu'on a beaucoup de mal à les apercevoir
au téléscope. Quand un astronome découvre l'une d'elles, il lui donne
pour nom un zéro. Il l'appelle par example: "l'astéroide 3251."
J'ai de sérieuses raisons de croire que la planète
d'ou venait le petit prince est l'astéroide B 612.
Cet astéroide n'a été aperçu qu'une fois au
télescope, en 1909, par un astronome turc.
Il avait fait alors une grande démonstration de sa
découverte à un Congrès International d'Astronomie.
Mais personne ne l'avait cru à cause de son costume.
Les grandes personnes sont comme ça.
Heureusement, pour la réputation de l'astéroide B
612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de
s'habiller à l'Européenne. L'astronome refit se démonstration en 1920,
dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son
avis.
Si je vous ai raconté ces détails sur l'astéroide B
612 et si je vous ai confié son numéro, c'est à cause des grandes
personnes. Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur
parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur
l'essentiel. Elles ne vous disent jamais: "Quel est le son de sa voix?
Quels sont les jeux qu'il préfère? Est-ce qu'il collectionne les
papillons?" Elles vous demandent: "Quel âge a-t-il? Combien a-t-il de
frères? Combien pèse-t-il? Combien gagne son père?" Alors seulement
elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes: "J'ai
vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres
et des colombes sur le toit…" elles ne parviennent pas à s'imaginer
cette maison. Il faut leur dire: "J'ai vu une maison de cent mille
francs." Alors elles s'écrient: "Comme c'est joli!"
Ainsi, si vous leur dites: "La preuve que le petit
prince a éxisté c'est qu'il était ravissant, et qu'il voulait un
mouton. Quand on veut un mouton, c'est la preuve qu'on existe" elles
hausseront les épaules et vous traiteront d'enfant! Mais si vous leur
dites: "La planète d'où il venait est l'astéroide B 612" alors elles
seront convincues, et elles vous laisseront tranquille avec leurs
questions. Elles sont comme ça. Il ne faut pas leur en vouloir. les
enfants doivent être très indulgents envers les grandes personnes.
Mais, bien sûr, nous qui comprenons la vie, nous
nous moquons bien des numéros! J'aurais aimé commencer cette histoire à
la façon des contes de fées. J'aurais aimé dire:
"Il était une fois un petit prince qui habitait une
planète à peine plus grande que lui, et qui avait besoin d'un ami…"
Pour ceux qui comprennent la vie, ça aurait eu l'air beaucoup plus vrai.
Car je n'aime pas qu'onlise mon livre à la légère,
J'éprouve tant de chagrin à raconter ces souvenirs. Il y a six ans déjà
que mon ami s'en est allé avec son mouton. Si j'essaie ici de le
décrire, c'est afin de ne pas l'oublier. C'est triste d'oublier un ami.
Tout le monde n'a pas eu un ami. Et je puis devenir comme les grandes
personnes qui ne s'intéressent plus qu'aux chiffres. C'est donc pour ça
encore que j'ai acheté une boîte de couleurs et des crayons. C'est dur
de se remettre au dessin, à mon âge, quand on n'a jamais fait d'autres
tentatives que celle d'un boa fermé et celle d'un boa ouvert, à l'âge
de six ans! J'essayerais bien sûr, de faire des portraits le plus
ressemblants possible. Mais je ne suis pas tout à fait certain de
réussir. Un dessin va, et l'autre ne ressemble plus. Je me trompe un
peu aussi sur la taille. Ici le petit prince est trop grand. Là il est
trop petit. J'hésite aussi sur la couleur de son costume. Alors je
tâtonne comme ci et comme ça, tant bien que mal. Je me tromperai enfin
sur certains détails plus importants. Mais ça, il faudra me le
pardonner. Mon ami ne donnait jamais d'explications. Il me croyait
peut-être semblable à lui. Mais moi, malheureusement, je ne sais pas
voir les moutons à travers les caisses. Je suis peut-être un peu comme
les grandes personneûs. J'ai dû vieillir.
CHAPITRE V
Chaque jour j'apprennais quelque chose sur la
planète, sur le départ, sur le voyage. Ca venait tout doucement, au
hasard des réflexions. C'est ainsi que, le troisième jour, je connus le
drame des baobabs.
Cette fois-ci encore fut grâce au mouton, car
brusquement le petit prince m'interrogea, comme pris d'un doute grave:
-C'est bien vrai, n'est-ce pas, que les moutons
mangent les arbustes?
-Oui. C'est vrai.
-Ah! Je suis content.
Je ne compris pas pourquoi il était si important que
les moutons mangeassent les arbustes. Mais le petit prince ajouta:
-Par conséquent ils mangent aussi les baobabs?
Je fis remarquer au petit prince que les baobabs ne
sont pas des arbustes, mais des arbres grand comme des églises et que,
si même il emportait avec lui tout un troupeau d'éléphants, ce troupeau
ne viendrait pas à bout d'un seul baobab.
L'idée du troupeau d'éléphants fit rire le petit
prince:
-Il faudrait les mettre les uns sur les autres…
Mais il remarqua avec sagesse:
-Les baobabs, avant de grandir, ça commence par être
petit.
-C'est exact! Mais pourquoi veux-tu que tes moutons
mangent les petits baobabs?
Il me répondit: "Ben! Voyons!" comme il s'agissait
là d'une évidence. Et il me fallut un grand effort d'intelligence pour
comprendre à moi seul ce problème.
Et en effet, sur la planète du petit prince, il y
avait comme sur toutes les planètes, de bonnes herbes et de mauvaises
herbes. Par conséquent de bonnes graines de bonnes herbes et de
mauvaises graines de mauvaises herbes. Mais les graines sont
invisibles. Elles dorment dans le secrèt de la terre jusqu'à ce qu'il
prenne fantaisie à l'une d'elles de se réveiller. Alors elle s'étire,
et pousse d'abord timidement vers le soleil une ravissante petite
brindille de radis ou de rosier, on peut la laisser pousser comme elle
veut. Mais s'il s'agit d'une mauvaise plante, il faut arracher la
plante aussitôt, dès qu'on a su la reconnaître. Or il y avait des
graines terribles sur la planète du petit prince… c'étaient les graines
de baobabs. le sol de la planète en était infesté. Or un baobab, si
l'on si prend trop tard, on ne peut jamais plus s'en débarasser. Il
encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la
planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la
font éclater.
"C'est une question de discipline, me disait plus
tard le petit prince. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut
faire soigneusement la toilette de la planète. Il faut s'astreindre
réguliérement à arracher les baobabs dès qu'on les distingue d'avec les
rosiers auxquels ils se rassemblent beaucoup quand ils sont très
jeunes. C'est un travail très ennuyeux, mais très facile."
Et un jour il me conseilla de m'appliquer à réussir
un beau dessin, pour bien faire entrer ça dans la tête des enfants de
chez moi. "S'ils voyagent un jour, me disait-il, ça pourra leur servir.
Il est quelquefois sans inconvénient de remettre à plus tard son
travail. Mais, s'il s'agit des baobabs, c'est toujours une catastrophe.
J'ai connu une planète, habitée par un paresseux. Il avait négligé
trois arbustes…"
Et, sur les indications du petit prince, j'ai
dessiné cette planète-là. Je n'aime guère prendre le ton d'un
moraliste. Mais le danger des baobabs est si peu connu, et les risques
courus par celui qui s'égarerait dans un astéroi"de sont si
considérables, que, pour une fois, je fais exception à ma réserve. Je
dis: "Enfants! Faites attention aux baobabs!" C'est pour avertir mes
amis du danger qu'ils frôlaient depuis longtemps, comme moi-même, sans
le connaître, que j'ai tant travaillé ce dessin-là. la leçon que je
donnais en valait la peine. Vous vous demanderez peut-être: Pourquoi
n'y a-t-il pas dans ce livre, d'autres dessins aussi grandioses que le
dessin des baobabs? La réponse est bien simple: J'ai essayé mais je
n'ai pas pu réussir. Quand j'ai dessiné les baobabs j'ai été animé par
le sentiment de l'urgence.
CHAPITRE VI
Ah! petit prince, j'ai compris, peu à peu, ainsi, ta
petite vie mélancolique. Tu n'avais eu longtemps pour ta distraction
que la douceur des couchers du soleil. J'ai appris ce détail nouveau,
le quatrième jour au matin, quand tu m'as dit:
-J'aime bien les couchers de soleil. Allons voir un
coucher de soleil…
-Mais il faut attendre…
-Attendre quoi?
-Attendre que le soleil se couche.
Tu as eu l'air très surpris d'abord, et puis tu as
ri de toi-même. Et tu m'as dit:
-Je me crois toujours chez moi!
En effet. Quand il est midi aux Etats-Unis, le
soleil, tout le monde sait, se couche sur la France. Il suffirait de
pouvoir aller en France en une minute pour assister au coucher de
soleil. Malheureusement la France est bien trop éloignée. Mais, sur ta
si petite planète, il te suffirait de tirer ta chaise de quelques pas.
Et tu regardais le crépuscule chaque fois que tu le désirais…
-Un jour, j'ai vu le soleil se coucher
quarrante-trois fois!
Et un peu plus tard tu ajoutais:
-Tu sais… quand on est tellement triste on aime les
couchers de soleil…
-Le jour des quarante-trois fois tu étais donc
tellement triste? Mais le petit prince ne répontit pas.
CHAPITRE VII
Le cinquième jour, toujours grâce au mouton, ce
secrèt de la vie du petit prince me fut révélé. Il me demanda avec
brusquerie, sans préambule, comme le fruit d'un problème longtemps
médité en silence:
-Un mouton, s'il mange les arbustes, il mange aussi
les fleurs?
-Un mouton mange tout ce qu'il rencontre.
-Mme les fleurs qui ont des épines?
-Oui. Même les fleurs qui ont des épines.
-Alors les épines, à quoi servent-elles?
Je ne le savais pas. J'étais alors très occupé à
essayer de dévisser un boulon trop serré de mon moteur. J'étais très
soucieux car ma panne commençait de m'apparaître comme très grave, et
l'eau à boire qui s'épuisait me faisait craindre le pire.
-Les épines, à quoi servent-elles?
Le petit prince ne renonçait jamais à une question,
une fois qu'il l'avait posée. J'étais irrité par mon boulon et je
répondis n'importe quoi:
-Les épines, ça ne sert à rien, c'est de la pure
méchanceté de la part des fleurs!
-Oh!
Mais après un silence il me lança, avec une sorte de
rancune:
-Je ne te crois pas! les fleures sont faibles. Elles
sont naives. Elles se rassurent comme elles peuvent. Elles se croient
terribles avec leurs épines…
Je ne répondis rien. A cet instant-là je me disais:
"Si ce boulon résiste encore, je le ferai sauter d'un coup de marteau."
Le petit prince dérangea de nouveau mes reflexions:
-Et tu crois, toi, que les fleurs…
-Mais non! Mais non! Je ne crois rien! J'ai répondu
n'importe quoi. Je m'occupe, moi, des choses sérieuses!
Il me regarda stupéfiait.
-De choses sérieuses!
Il me voyait, mon marteau à la main, et les doigts
noirs de cambouis, penché sur un objet qui lui semblait très laid.
-Tu parles comme les grandes personnes!
Ca me fit un peu honte. Mais, impitoyable, il ajouta:
-Tu confonds tout… tu mélanges tout!
Il était vraiment très irrité. Il secouait au vent
des cheveux tout dorés:
-Je connais une planète où il y a un Monsieur
cramoisi. Il n'a jamais respiré une fleur. Il n'a jamais regardé une
étoile. Il n'a jamais aimé personne. Il n'a jamais rien fait d'autre
que des additions. Et toute la journée il répète comme toi: "Je suis un
homme sérieux! Je suis un homme sérieux!" et ça le fait gonfler
d'orgueil. Mais ce n'est pas un homme, c'est un champignon!
-Un quoi?
-Un champignon!
Le petit prince était maintenant tout pâle de colère.
-Il y a des millions d'années que les fleures
fabriquent des épines. Il y a des millions d'années que les moutons
mangent quand même les fleurs. Et ce n'est pas sérieux de chercher à
comprendre pourquoi elles se donnent tant de mal pour se fabriquer des
épines qui ne servent jamais à rien? Ce n'est pas important la guerre
des moutons et des fleurs? Ce n'est pas sérieux et plus important que
les additions d'un gros Monsieur rouge? Et si je connais, moi, une
fleur unique au monde, qui n'existe nulle part, sauf dans ma planète,
et qu'un petit mouton peut anéantir d'un seul coup, comme ça, un matin,
sans se rendre compte de ce qu'il fait, ce n'est pas important ça?
Il rougit, puis reprit:
-Si quelqu'un aime une fleure qui n'existe qu'à un
exemplaire dans les millions d'étoiles, ça suffit pour qu'il soit
heureux quand il les regarde. Il se dit: "Ma fleur est là quelque
part…" Mais si le mouton mange la fleur, c'est pour lui comme si,
brusquement, toutes les étoiles s'éteignaient! Et ce n'est pas
important ça!
Il ne put rien dire de plus. Il éclata brusquement
en sanglots. la nuit était tombée. J'avais lâché mes outils. Je me
moquais bien de mon marteau, de mon boulon, de la soif et de la mort.
Il y avait sur une étoile, une planète, la mienne, la Terre, un petit
prince à consoler! Je le pris dans les bras. Je le berçai. Je lui
disais: "La fleur que tu aimes n'est pas en danger… Je lui dessinerai
une muselière, à ton mouton… Je te dessinerais une armure pour ta
fleur… Je…" Je ne savais pas trop quoi dire. Je me sentais très
maladroit. Je ne savais comment l'atteindre, oû le rejoindre… C'est
tellement mystérieux, le pays des larmes.
CHAPITRE VIII
J'appris bien vite à mieux connaître cette fleur. Il
y avait toujours eu, sur la planète du petit prince, des fleurs très
simples, ornées d'un seul rang de pétales, et qui ne tenaient point de
place, et qui ne dérangeaient personne. Elles apparaissaient un matin
dans l'herbe, et puis elles s'éteignaient le soir. Mais celle-là avait
germé un jour, d'une graine apportée d'on ne sais oû, et le petit
prince avait surveillé de très près cette brindille qui ne ressemblait
pas aux autres brindilles. Ca pouvait être un nouveau genre de baobab.
Mais l'arbuste cessa vite de croître, et commença de préparer une
fleur. Le petit prince, qui assistait à l'installation d'un bouton
énorme, sentait bien qu'il en sortirait une apparition miraculeuse,
mais la fleur n'en finissait pas de se préparer à être belle, à l'abri
de sa chambre verte. Elle choisissait avec soin ses couleures. Elle
s'habillait lentement, elle ajustait un à un ses pétales. Elle ne
voulait pas sortir toute fripée comme les coquelicots. Elle ne voulait
apparaître que dans le plein rayonnement de sa beauté. Eh! oui. Elle
était très coquette! Sa toilette mystérieuse avait donc duré des jours
et des jours. Et puis voici qu'un matin, justement à l'heure du lever
du soleil, elle s'était montrée.
Et elle, qui avait travaillé avec tant de précision,
dit en bâillant:
-Ah! Je me réveille à peine… Je vous demande pardon…
Je suis encore toute décoifée…
Le petit prince, alors, ne put contenir son
admiration:
-Que vous êtes belle!
-N'est-ce pas, répondit doucement la fleur. Et je
suis née en même temps que le soleil…
Le petit prince devina bien qu'elle n'était pas trop
modeste, mais elle était si émouvante!
-C'est l'heure, je crois, du petit déjeuner,
avait-elle bientôt ajouté, auriez-vous la bonté de penser à moi…
Et le petit prince, tout confus, ayant été chercher
un arrosoir d'eau fraîche, avait servi la fleur.
Ainsi l'avait-elle bien vite tourmenté par sa vanité
un peu ombrageuse. Un jour, par exemple, parlant de ses quatres épines,
elle avait dit au petit prince:
-Ils peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes!
-Il n'y a pas de tigres sur ma planète, avait
objecté le petit prince, et puis les tigres ne mangent pas l'herbe.
-Je ne suis pas une herbe, avait doucement répondu
la fleur.
-Pardonnez-moi…
-Je ne crains rien des tigres, mais j'ai horreur des
courrants d'air. Vous n'auriez pas un paravent?
"Horreur des courrants d'air… ce n'est pas de
chance, pour une plante, avait remarqué le petit prince. Cette fleur
est bien compliquée…"
-Le soir vous me mettrez sous un globe. Il fait très
froid chez vous. C'est mal installé. Là d'ou je viens…
Mais elle s'était interrompue. Elle était venue sous
forme de graine. Elle n'avait rien pu connaître des autres mondes.
Humiliée de s'être laissé surprendre à préparer un mensonge aussi naif,
elle avait toussé deux ou trois fois, pour mettre le petit prince dans
son tort:
-Ce paravent?…
-J'allais le chercher mais vous me parliez!
Alors elle avait forcé sa toux pour lui infliger
quand même des remords.
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de
son amour, avait vite douté d'elle. Il avait pris au sérieux des mots
sans importance, et il est devenu très malheureux.
"J'aurais dû ne pas l'écouter, me confia-t-il un
jour, il ne faut jamais écouter les fleures. Il faut les regarder et
les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas
m'en réjouir. Cette histoire de griffes, qui m'avait tellement agacé,
eût dû m'attendrir…"
Il me confia encore:
"Je n'ai alors rien su comprendre! J'aurais dû la
juger sur les actes et non sur les mots. Elle m'embaumait et
m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir! J'aurais dû devinre sa
tendresse derrière ses pauvres ruses. les fleurs sont si
contradictoires! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer."
CHAPITRE IX
Je crois qu'il profita, pour son évasion, d'une
migration d'oiseaux sauvages. Au matin du départ il mit sa planète bien
en ordre. Il ramona soigneusement ses volcans en activité. Il possédait
deux volcans en activité. Et c'était bien commode pour faire chauffer
le petit déjeuner du matin. Il possédait aussi un volcan étent. Mais,
comme il disait, "On ne sais jamais!" Il ramona donc également le
volcan éteint. S'ils sont bien ramonés, les volcans brûlent doucement
et régulièrement, sans éruptions. les éruptions volcaniques sont comme
des feux de cheminée. Evidemment sur notre terre nous sommes beaucoup
trop petits pour ramoner nos volcans. C'est pourquoi ils nous causent
tant d'ennuis.
Le petit prince arracha aussi, avec un peu de
mélancolie, les dernières pousses de baobabs. Il croyait ne plus jamais
devoir revenir. Mais tout ces travaux familiers lui parurent, ce
matin-là, extrèmement doux. Et, quand il arrosa une dernière fois la
fleur, et se prépara à la mettre à l'abri sous son globe, il se
découvrit l'envie de pleurer.
-Adieu, dit-il à la fleur.
Mais elle ne lui répondit pas.
-Adieu, répéta-t-il.
La fleur toussa. Mais ce n'était pas à cause de son
rhume.
-J'ai été sotte, lui dit-elle enfin. Je te demande
pardon. Tâche d'être heureux.
Il fut surpris par l'absence de reproches. Il
restait là tout déconcentré, le globe en l'air. Il ne comprennait pas
cette douceur calme.
-Mais oui, je t'aime, lui dit la fleur. Tu n'en a
rien su, par ma faute. Cela n'a aucune importance. Mais tu as été aussi
sot que moi. Tâche d'être heureux… Laisse ce globe tranquille. Je n'en
veux plus.
-Mais le vent…
-Je ne suis pas si enrhumée que ça… L'air frais de
la nuit me fera du bien. Je suis une fleur.
-Mais les bêtes…
-Il faut bien que je supporte deux ou trois
chenilles si je veux connaître les papillons. Il paraît que c'est
tellement beau. Sinon qui me rendra visite? Tu seras loin, toi. Quant
aux grosses bêtes, je ne crains rien. J'ai mes griffes.
Et elle montrait naivement ses quatre épines. Puis
elle ajouta:
-Ne traîne pas comme ça, c'est agaçant. Tu as décidé
de partir. Va-t'en.
Car elle ne voulait pas qu'il la vît pleurer.
C'était une fleur tellement orgueilleuse…
CHAPITRE X
Il se trouvait dans la région des astéroi"des 325,
326, 327, 328, 329 et 330. Il commença donc par les visiter pour y
chercher une occupation et pour s'instruire.
La première était habitée par un roi. le roi
siégeait, habillé de pourpre et d'hermine, sur un trône très simple et
cependant majesteuex.
-Ah! Voilà un sujet, s'écria le roi quand il aperçut
le petit prince.
Et le petit prince se demanda:
-Comment peut-il me connaître puisqu'il ne m'a
encore jamais vu!
Il ne savait pas que, pour les rois, le monde est
très simplifié. Tous les hommes sont des sujets.
-Approche-toi que je te voie mieux, lui dit le roi
qui était tout fier d'être roi pour quelqu'un.
Le petit prince chercha des yeux oû s'asseoir, mais
la planète était toute encombrée par le magnifique manteau d'hermine.
Il resta donc debout, et, comme il était fatigué, il bâilla.
-Il est contraire à l'étiquette de bâiller en
présence d'un roi, lui dit le monarque. Je te l'interdis.
-Je ne peux pas m'en empêcher, répondit le petit
prince tout confus. J'ai fait un long voyage et je n'ai pas dormi…
-Alors, lui dit le roi, je t'ordonne de bâiller. Je
n'ai vu personne bâiller depuis des années. les bâillements sont pour
moi des curiosités. Allons! bâille encore. C'est un ordre.
-Ca m'intimide… je ne peux plus… fit le petit prince
tout rougissant.
-Hum! Hum! répontit le roi. Alors je… je t'ordonne
tantôt de bâiller et tantôt de…
Il bredouillait un peu et paraissait vexé.
Car le roi tenait essentiellement à ce que son
autorité fût respectée. Il ne tolérait pas le désobéissance. C'était un
monarque absolu. Mais comme il était très bon, il donnait des ordres
raisonnables.
"Si j'ordonnais, disait-il couramment, si
j'ordonnais à un général de se changer en oiseau de mer, et si le
général n'obéissait pas, ce ne serait pas la faute du général. Ce
serait ma faute."
-Puis-je m'asseoir? s'enquit timidement le petit
prince.
-Je t'ordonne de t'asseoir, lui répondit le roi, qui
ramena majestueusement un pan de son manteau d'hermine.
Mais le petit prince s'étonnait. la planète était
minuscule. Sur quoi le roi pouvait-il bien reigner?
-Sire, lui dit-il… je vous demande pardon de vous
interroger…
-Je t'ordonne de m'interroger, se hâta de dire le
roi.
-Sire… sur quoi régnez-vous?
-Sur tout, répondit le roi, avec une grande
simplicité.
-Sur tout?
Le roi d'un geste discret désigna sa planète, les
autres planètes et les étoiles.
-Sur tout ça? dit le petit prince.
-Sur tout ça… répondit le roi.
Car non seulement c'était un monarque absolu mais
c'était un monarque universel.
-Et les étoiles vous obéissent?
-Bien sûr, lui dit le roi. Elles obéissent aussitôt.
Je ne tolère pas l'indiscipline.
Un tel pouvoir émerveilla le petit prince. S'il
l'avait détendu lui-même, il aurait pu assister, non pas à
quarante-quatre, mais à soixante-douze, ou même à cent, ou même à deux
cents couchers de soleil dans la même journée, sans avoir jamais à
tirer sa chaise! Et comme il se sentait un peu triste à cause du
souvenir de sa petite planète abandonnée, il s'enhardit à solliciter
une grâce du roi:
-Je voudrais voire un coucher de soleil… Faites-moi
plaisir… Ordonnez au soleil de se coucher…
-Si j'ordonnais à un général de voler une fleur à
l'autre à la façon d'un papillon, ou d'écrire une tragédie, ou de se
changer en oiseau de mer, et si le général n'exécutait pas l'ordre
reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort?
-Ce serait vous, dit fermement le petit prince.
-Exact. Il faut exiger de chaqu'un ce que chaqu'un
peut donner, reprit le roi. L'autorité repose d'abord sur la raison. Si
tu ordonnes à ton peuple d'aller se jeter à la mer, il fera la
révollution. J'ai le droit d'exiger l'obéissance parce que mes ordres
sont raisonnables.
-Alors mon coucher de soleil? rappela le petit
prince qui jamais n'oubliait une question une fois qu'il l'avait posée.
-Ton coucher de soleil, tu l'auras. Je l'exigerai.
Mais j'attendrai, dans ma science du gouvernement, que les conditions
soient favorables.
-Quand ça sera-t-il? s'informa le petit prince.
-Hem! Hem! lui répondit le roi, qui consulta d'abord
un gros calendrier, hem! hem! ce sera, vers… vers… ce sera ce soir vers
sept heures quarante! Et tu verras comme je suis bien obéi.
Le petit prince bâilla. Il regrettait son coucher de
soleil manqué. Et puis il s'ennuyait déjà un peu:
-Je n'ai plus rien à faire ici, dit-il au roi. Je
vais repartir!
-Ne pars pas, répontit le roi qui était si fier
d'avoir un sujet. Ne pars pas, je te fais ministre!
-Ministre de quoi?
-De… de la justice!
-Mais il n'y a personne à juger!
-On ne sait pas, lui dit le roi. Je n'ai pas fait
encore le tour de mon royaume. Je suis très vieux, je n'ai pas de place
pour un carrosse, et ça me fatigue de marcher.
-Oh! Mais j'ai déjà vu, dit le petit prince qui se
pencha pour jeter encore un coup d'oeil sur l'autre côté de la planète.
Il n'y a personne là-bas non plus…
-Tu te jugeras donc toi-même, lui répondit le roi.
C'est le plus difficile. Il est bien plus difficile de se juger
soi-même que de juger autrui. Si tu réussis à bien te juger, c'est que
tu es un véritable sage.
-Moi, dit le petit prince, je puis me juger moi-même
n'importe oû. Je n'ai pas besoin d'habiter ici.
-Hem! Hem! dit le roi, je crois bien que sur ma
planète il y a quelque part un vieux rat. Je l'entends la nuit. Tu
pourras juger ce vieux rat. Tu le condamneras à mort de temps en temps.
Ainsi sa vie dépendera de ta justice. Mais tu le gracieras chaque fois
pour économiser. Il n'y en a qu'un.
-Moi, répondit le petit prince, je n'aime pas
condamner à mort, et je crois bien que je m'en vais.
-Non, dit le roi.
Mais le petit prince, ayant achevéses préparatifs,
ne voulut point peiner le vieux monarque:
-Si votre majesté désirait être obéie
ponctuellement, elle pourrait me donner un ordre raisonnable. Elle
pourrait m'ordonner, par exemple, de partir avant une minute. Il me
semble que les conditions sont favorables…
Le roi n'ayant rien répondu, le petit prince hésita
d'abord, puis, avec un soupir, pris le départ.
-Je te fais mon ambassadeur, se hâta alors de crier
le roi.
Il avait un grand air d'autorité.
Les grandes personnes sont bien étranges, se dit le
petit prince, en lui même, durant son voyage.
CHAPITRE XI
La seconde planète était habitée par un vaniteux:
-Ah! Ah! Voilà la vistit d'un admirateur! s'écria de
loin le vaniteux dès qu'il aperçut le petit prince.
Car, pour les vaniteux, les autres hommes sont des
admirateurs.
-Bonjour, dit le petit prince. Vous avez un drôle de
chapeau.
-C'est pour saluer, lui répondit le vaniteux. C'est
pour saluer quand on m'acclame. Malheureusement il ne passe jamais
personne par ici.
-Ah oui? dit le petit prince qui ne comprit pas.
-Frappe tes mains l'une contre l'autre, conseilla
donc le vaniteux.
Le petit prince frappa ses mains l'une contre
l'autre. Le vaniteux salua modestement en soulevant son chapeau.
-Ca c'est plus amusant que la visite du roi, se dit
en lui même le petit prince. Et il recommença de frapper ses mains
l'une contre l'autre. le vaniteux recommença de saluer en soulevant son
chapeau.
Après cinq minutes d'exercice le petit prince se
fatigua de la monotonie du jeu:
-Et, pour que le chapeau tombe, demanda-t-il, que
faut=il faire?
Mais le vaniteux ne l'entendit pas. les vaniteux
n'entendent jamais que des louanges.
-Est-ce que tu m'admires vraiment beaucoup?
demanda-t-il au petit prince.
-Qu'est-ce que signifie admirer?
-Admirer signifie reconnaître que je suis l'homme le
plus beau, le mieux habillé, le plus riche et le plus intelligent de la
planète.
-Mais tu es seul sur ta planète!
-Fais-moi ce plaisir. Admire-moi quand-même!
-Je t'admire, dit le petit prince, en haussant un
peu les épaules, mais en quoi cela peut-il bien t'intéresser?
Et le petit prince s'en fut.
Les grandes personnes sont décidément bien bizarres,
se dit-il en lui-même durant son voyage.
CHAPITRE XII
La planète suivante était habitée par un buveur.
Cette visite fut très courte, mais elle plongea le petit prince dans
une grande mélancolie:
-Que fais-tu là? dit-il au buveur, qu'il trouva
installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une
collection de bouleilles pleines.
-Je bois, répondit le buveur, d'un air lugubre.
-Pourquoi bois-tu? lui demanda le petit prince.
-Pour oublier, répondit le buveur.
-Pour oublier quoi? s'enquit le petit prince qui
déjà le paignait.
-Pour oublier que j'ai honte, avoua le buveur en
baissant la tête.
-Honte de quoi? s'informa le petit prince qui
désirait le secourir.
-Honte de boire! acheva le buveur qui s'enferma
définitivement dans le silence.
Et le petit prince s'en fut, perplexe.
Les grandes personnes sont décidément très très
bizarres, se disait-il en lui-même durant le voyage.
CHAPITRE XIII
La quatrième planète était celle du businessman. Cet
homme était si occupé qu'il ne leva même pas la tête à l'arrivée du
petit prince.
-Bonjour, lui dit celui-ci. Votre cigarette est
éteinte.
-Trois et deux font cinq. Cinq et sept douze. Douze
et trois quinze. Bonjour. Quinze et sept vingt-deux. Vingt-deux et six
vingt-huit. Pas de temps de la rallumer. Vingt-six et cinq trente et
un. Ouf! Ca fait donc cinq cent un millions six cent vingt-deux mille
sept cent trente et un.
-Cinq cents millions de quoi?
-Hein? Tu es toujours là? Cinq cent un million de…
je ne sais plus… J'ai tellement de travail! Je suis sérieux, moi, je ne
m'amuse pas à des balivernes! Deux et cinq sept…
-Cinq cent millions de quoi, répéta le petit prince
qui jamais de sa vie, n'avait-il renoncé à une question, une fois qu'il
l'avait posée.
Le businessman leva la tête:
-Depuis cinquante-quatre ans que j'habite cette
planète-ci, je n'ai été dérangé que trois fois. la première fois ç'a
été, il y a vingt-deux ans, par un hanneton qui était tombé Dieu sait
d'oû. Il répandait un bruit épouvantable, et j'ai fait quatre erreurs
dans une addition. la seconde fois ç'à été, il y a onze ans, par une
crise de rhumatisme. Je suis sérieux, moi. la troisième fois… la voici!
Je disais donc cinq cent un millions…
-Millions de quoi?
Le businessman comprit qu'il n'était point d'espoir
de paix:
-Millions de ces petites choses que l'on voit
quelquefois dans le ciel.
-Des mouches?
-Mais non, des petites choses qui brillent.
-Des abeilles?
-Mais non. Des petites choses dorées qui font
rêvasser les fainéants. Mais je suis sérieux, moi! Je n'ai pas le temps
de rêvasser.
-Ah! des étoiles?
-C'est bien ça. Des étoiles.
-Et que fais-tu des cinq cent millions d'étoiles?
-Cinq cent un millions six cent vingt-deux mille
sept cent trente et un. Je suis un homme sérieux, moi, je suis précis.
-Et que fais-tu de ces étoiles?
-Ce que j'en fais?
-Oui.
-Rien. Je les possède.
-Tu possèdes les étoiles?
-Oui.
-Mais j'ai déjà vu un roi qui…
-Les rois ne possèdent pas. Ils "règnent" sur. C'est
très différent.
-Et à quoi cela te sert-il de posséder les étoiles?
-Ca me sert à être riche.
-Et à quoi cela te sert-il d'être riche?
-A acheter d'autres étoiles, si quelqu'un en trouve.
Celui-là, se dit en lui-même le petit prince, il
raisonne un peu comme mon ivrogne.
Cependant il posa encore des questions:
-Comment peut-on posséder les étoiles?
-A qui sont-elles? riposta, grincheux, le
businessman.
-Je ne sais pas. A personne.
-Alors elles sont à moi, car j'y ai pensé le premier.
-Ca suffit?
-Bien sûr. Quand tu trouves un diament qui n'est à
personne, il est à toi. Quand tu trouves une île qui n'est à personne,
elle est à toi. Quand tu as une idée le premier, tu la fais breveter:
elle est à toi. Et moi je possède les étoiles, puisque jamais personne
avant moi n'a songé à les posséder.
-Ca c'est vrai, dit le petit prince. Et qu'en
fais-tu?
-Je les gère. Je les compte et je les recompte, dit
le businessman. C'est difficile. Mais je suis un homme sérieux!
Le petit prince n'était pas satisfait encore.
-Moi, si je possède un foulard, je puis le mettre
autour de mon cou et l'emporter. Moi, si je possède une fleur, je puis
cueillir ma fleur et l'emporter. Mais tu ne peux pas cueillir les
étoiles!
-Non, mais je puis les placer en banque.
-Qu'est-ce que ça veut dire?
-Ca veut dire que j'écris sur un petit papier le
nombre de mes étoiles. Et puis j'enferme à clef ce papier-là dans un
tiroir.
-Et c'est tout?
-Ca suffit!
C'est amusant, pensa le petit prince. C'est assez
poétique. Mais ce n'est pas très sérieux.
Le petit prince avait sur les choses sérieuses des
idées très différentes des idées des grandes personnes.
-Moi, dit-il encore, je possède une fleur que
j'arrose tous les jours. Je possède trois volcans que je ramone toutes
les semaines. Car je ramone aussi celui qui est éteint. On ne sait
jamais. C'est utile à mes volcans, et c'est aussi utile à ma fleur, que
je les possède. Mais tu n'est pas utile aux étoiles…
Le businessman ouvrit la bouche mais ne trouva rien
à répondre, et le petit prince s'en fut.
Les grandes personnes sont décidément tout à fait
extraordinaires, se disait-il en lui même durant son voyage.
CHAPITRE XIV
La cinquième planète était très curieuse. C'était la
plus petite de toutes. Il y avait là juste assez de place pour loger un
réverbère et un allumeur de réverbères. le petit prince ne parvenait
pas à s'expliquer à quoi pouvaient servir, quelque part dans le ciel,
sur une planète sans maison, ni population, un réverbère et un allumeur
de réverbères. Cependant il se dit en lui-même:
-Peut-être bien que cette homme est absurde.
Cependant il est moins absurde que le roi, que le vaniteux, que le
businessman et que le buveur. Au moins son travail a-t-il un sens.
Quand il allume son réverbère, c'est comme s'il faisait naître une
étoile de plus, ou une fleur. Quand il éteint son réverbère ça endort
la fleur ou l'étoile. C'est une occupation très jolie. C'est
véritablement utile puisque c'est joli.
Lorsqu'il aborda la planète il salua
respectueusement l'allumeur:
-Bonjour. Pourquoi viens-tu dd'éteindre ton
réverbère?
-C'est la consigne, répondit l'allumeur. Bonjour.
-Qu'est ce la consigne?
-C'est d'éteindre mon réverbère. Bonsoir.
Et il le ralluma.
-Mais pourquoi viens-tu de rallumer?
-C'est la consigne, répondit l'allumeur.
-Je ne comprends pas, dit le petit prince.
-Il n'y a rien à comprendre, dit l'allumeur. la
consigne c'est la consigne. Bonjour.
Et il éteignit son réverbère.
Puis il s'épongea le front avec un mouchoir à
carreaux rouges.
-Je fais là un travail terrible. C'était raisonnable
autrefois. J'éteignais le matin et j'allumais le soir. J'avais le reste
du jour pour me reposer, et le reste de la nuit pour dormir…
-Et, depuis cette époque, la consigne à changé?
-La consigne n'a pas changé, dit l'allumeur. C'est
bien là le drame! la planète d'année en année a tourné de plus en plus
vite, et la consigne n'a pas changé!
-Alors? dit le petit prince.
-Alors maintenant qu'elle fait un tour par minute,
je n'ai plus un seconde de repos. J'allume et j'éteins une fois par
minute!
-Ca c'est drôle! les jours chez toi durent une
minute!
-Ce n'est pas drôle du tout, dit l'allumeur. Ca fait
déjà un mois que nous parlons ensemble.
-Un mois?
-Oui. Trente minutes. Trente jours! Bonsoir.
Et il ralluma son réverbère.
Le petit prince le regarda et il aima cet allumeur
qui était si fidèle à sa consigne. Il se souvint des couchers de soleil
que lui-même allait autrefois chercher, en tirant sa chaise. Il voulut
aider son ami:
-Tu sais… je connais un moyen de te reposer quand tu
voudras…
-Je veux toujours, dit l'allumeur.
Car on peut être, à la fois, fidèle et paresseux.
Le petit prince poursuivit:
-Ta planète est tellement petite que tu en fais le
tour en trois enjambées. Tu n'as qu'à marcher lentement pour rester
toujours au soleil. Quand tu voudras te reposer tu marcheras… et le
jour durera aussi longtemps que tu voudras.
-Ca ne m'avance pas # grand chose, dit l'allumeur.
Ce que j'aime dans la vie, c'est dormir.
-Ce n'est pas de chance, dit le petit prince.
-Ce n'est pas de chance, dit l'allumeur. Bonjour.
Et il éteignit son réverbère.
Celui-là, se dit le petit prince, tandis qu'il
poursuivait plus loin son voyage, celui-là serait méprisé par tous les
autres, par le roi, par le vaniteux, par le buveur, par le businessman.
Cependant c'est le seul qui ne me paraisse pas ridicule. C'est,
peut-être, parce qu'il s'occupe d'autre chose que de soi-même.
Il eut un soupir de regret et se dit encore:
-Celui-là est le seul dont j'eusse pu faire mon ami.
Mais sa planète est vraiment trop petite. Il n'y a pas de place pour
deux…
Ce que le petit prince n'osait pas s'avouer, c'est
qu'il regrettait cette planète bénie à cause, surtout, des mille quatre
cent quarrante couchers de soleil par vingt-quatre heures!
CHAPITRE XV
La sixième planète était une planète dix fois plus
vaste. Elle était habitée par un vieux Monsieur qui écrivait d'énormes
livres.
-Tiens! voilà un explorateur! s'écria-t-il, quand
il aperçut le petit prince.
Le petit prince s'assit sur la table et souffla un
peu. Il avait déjà tant voyagé!
-D'oû viens-tu? lui dit le vieux Monsieur.
-Quel est ce gros livre? dit le petit prince. Que
faites-vous ici?
-Je suis géographe, dit le vieux Monsieur.
-Qu'est-ce un géographe?
-C'est un savant qui connaît oû se trouvent les
mers, les fleuves, les villes, les montagnes et les déserts.
-Ca c'est intéressant, dit le petit prince. Ca c'est
enfin un véritable métier! Et il jeta un coup d'oeil autour de lui sur
la planète du géographe. Il n'avait jamais vu encore une planète aussi
majestueuse.
-Elle est bien belle, votre planète. Est-ce qu'il y
a des océans?
-Je ne puis pas le savoir, dit le géographe.
-Ah! (Le petit prince était déçu.) Et des montagnes?
-Je ne puis pas le savoir, dit le géographe.
-Et des villes et des fleuves et des déserts?
-Je ne puis pas le savoir non plus, dit le géographe.
-Mais vous êtes géographe!
-C'est exact, dit le géographe, mais je ne suis pas
explorateur. Je manque absolument d'explorateurs. Ce n'est pas le
géographe qui va faire le compte des villes, des fleuves, des
montagnes, des mers et des océans. La géographe est trop important pour
flâner. Il ne quitte pas son bureau. Mais il re/oit les explorateurs.
Il les interroge, et il prend note leurs souvenirs. Et si les souvenirs
de l'un d'entre eux lui paraissent intéressants, le géographe fait une
enquète sur la moralité de l'explorateur.
-Pourquoi ça?
-Parce qu'un explorateur qui mentait entraînerait
des catastrophes dans les livres de géographie. Et aussi un explorateur
qui boirait trop.
-Pourquoi ça? fit le petit prince.
-Parce que les ivrognes voient double. Alors le
géographe noterait deux montagnes, là oû il n'y en a qu'un seule.
-Je connais quelqu'un, dit le petit prince, qui
serait mauvais explorateur.
-C'est possible. Donc, quand la moralité de
l'explorateur paraît bonne, on fait une enquète sur sa découverte.
-On va voir?
-Non. C'est trop compliqué. Mais on exige qu'il en
rapporte de grosses pierres.
Le géographe soudain s'émut.
-Mais toi, tu viens de loin! Tu es explorateur! Tu
vas me décrire ta planète!
Et le géographe, ayant ouvert son régistre, tailla
son crayon. On note d'abord au crayon les récits des explorateurs. On
attend, pour noter à l'encre, que l'explorateur ait fourni des preuves.
-Alors? interrogea le géographe.
-Oh! chez moi, dit le petit prince, ce n'est pas
très intéressant, c'est tout petit. J'ai trois volcans. Deux volcans en
activité, et un volcan éteint. Mais on ne sait jamais.
-On ne sait jamais, dit le géographe.
-J'ai aussi une fleur.
-Nous ne notons pas les fleurs, dit le géographe.
-Pourquoi ça! c'est pas joli!
-Parce que les fleurs sont éphémères.
-Qu'est ce que signifie: "éphémère"?
-Les géographies, dit le géographe, sont les livres
les plus précieux de tous les livres. Elles ne se démodent jamais. Il
est rare qu'une montagne change de place. Il est très rare qu'un océan
se vide de son eau. Nous écrivons des choses éternelles.
-Mais les volcans éteints peuvent se réveiller,
interrompit le petit prince. Qu'est -ce que signifie "éphémère"?
-Que les volcans soient éteints ou soient éveillés,
ça revient au même pour nous autres, dit le géographe. Ce qui compte
pour nous, c'est la montagne. Elle ne change pas.
-Mais qu'est-ce que signifie "éphémère"? répéta le
petit prince qui, de sa vie, n'avait renoncé à une question, une fois
qu'il l'avait posée.
-Ca signifie "qui est menacé de disparition
prochaine".
-Ma fleur est menacée de disparition prochaine?
-Bien sûr.
Ma fleur est éphémère, se dit le petit prince, et
elle n'a que quatre épines pour se défendre contre le monde! Et je l'ai
laissée toute seule chez moi!
Ce fut là son premier mouvement de regret. Mais il
reprit courage:
-Que me conseillez-vous d'aller visiter?
demanda-t-il.
-La planète Terre, lui répondit le géographe. Elle a
une bonne réputation…
Et le petit prince s'en fut, songeant à sa fleur.
CHAPITRE XVI
La septième planète fut donc la Terre.
La Terre n'est pas une planète quelconque! On y
compte cent onze rois (en n'oubliant pas, bien sûr, les rois nègres),
sept mille géographes, neuf cent mille businessmen, sept millions et
demi d'ivrognes, trois cent deux milliards de grandes personnes.
Pour vous donner une idée des dimensions de la Terre
je vous dirai qu'avant l'invention de l'électricité on y devait
entretenir, sur l'ensemble des six continents, une véritable armée de
quatre cent soixante-deux mille cinq cent onze allumeurs de réverbères.
Vu d'un peu loin ça faisait un effet splandide. Les
mouvements de cette armée étaient réglés comme ceux d'un ballet
d'opéra. D'abord venait le tour des allumeurs de réverbères de
Nouvelle-Zélande et d'Australie. Puis ceux-ci, ayant allumé leurs
lampions, s'es allaient dormir. Alors entraient à leur tour dans la
danse les allumeurs de réverbères de Chine et de Sibérie. Puis eux
aussi s'escamontaient dans les coulisses. Alors venait le tour des
allumeurs de réverbères de Russie et des Indes. Puis de ceux d'Afrique
et d"Europe. Puis de ceux d'Amérique de Sud. Puis de ceux d'Amérique de
Nord. Et jamais ils ne se trompaient dans leur ordre d'entrée en scène.
C'était grandoise.
Seuls, l'allumeur de l'unique réverbère de pôle
Nord, et son confrère de l'unique réverbère du pôle Sud, menaient des
vies d'oisiveté et de nonchalance: Ils travaillaient deux fois par an.
CHAPITRE XVII
Quand on veut faire de l'esprit, il arrive que l'on
mente un peu. Je n'ai pas été très honnaîte en vous parlant des
allumeurs de réverbères. Je risque de donner une fausse idée de notre
planète à ceux qui ne la connaissent pas. Les hommes occupent très peu
de place sur la terre. Si les deux milliards d'habitants qui peuplent
la terre se tenaient debout et un peu serrés, comme pour un meeting,ils
logeraient aisément sur une place publique de vingt milles de long sur
vingt milles de large. On pourrait entasser l'humanité sur le moindre
petit îlot du Pacifique.
Les grandes personnes, bien sûr, ne vous croiront
pas. Elles s'imaginent tenir beaucoup de place. Elles se voient
importantes comme les baobabs. Vous leur conseillerez donc de faire le
calcul. Elles adorent les chiffres: ça leur plaira. Mais ne perdez pas
votre temps à ce pensum. C'est inutile. Vous avez confiance en moi.
Le petit prince, une fois sur terre, fut bien
surpris de ne voir personne. Il avait déjà peur de s'être trompé de
planète, quand un anneau couleur de lune remua dans le sable.
-Bonne nuit, fit le petit prince à tout hasard.
-Bonne nuit fit le serpent.
-Sur quelle planète suis-je tombé? demanda le petit
prince.
-Sur la Terre, en Afrique, répondit le serpent.
-Ah!… Il n'y a donc personne sur la Terre?
-Ici c'est le désert. Il n'y a personne dans les
déserts. La Terre est grande, dit le serpent.
Le petit prince s'assit sur une pierre et leva les
yeux vers le ciel:
-Je me demande, dit-il, si les étoiles sont
éclairées afin que chacun puisse un jour retrouver la sienne. Regarde
ma planète. Elle est juste au-dessus de nous… Mais comme elle est loin!
-Elle est belle, dit le serpent. Que viens-tu faire
ici?
-J'ai des difficultés avec une fleur, dit le petit
prince.
-Ah! fit le serpent.
Et ils se turent.
-Oû sont les hommes? reprit enfin le petit prince.
On est un peu seul dans le désert…
-On est seul aussi chez les hommes, dit le serpent.
Le petit prince le regarda longtemps:
-Tu es un drôle de bête, lui dit-il enfin, mince
comme un doigt…
-Mais je suis plus puissant que le doigt d'un roi,
dit le serpent.
Le petit prince eut un sourire:
-Tu n'est pas bien puissant… tu n'as même pas de
pattes… tu ne peux même pas voyager…
-Je puis t'emporter plus loin qu'un navire, dit le
serpent.
Il s'enroula autour de la cheville du petit prince,
comme un bracelet d'or:
-Celui que je touche, je rends à la terre dont il
est sorti, dit-il encore. Mais tu es pur et tu viens d'une étoile…
Le petit prince ne répondit rien.
-Tu me fais pitié, toi si faible, sur cette Terre de
granit. Je puis t'aider un jour si tu regrettes trop ta planète. Je
puis…
-Oh! J'ai très bien compris, fit le petit prince,
mais pourquoi parles-tu toujours par énigmes?
-Je les résous toutes, dit le serpent.
Et ils se turent.
CHAPITRE XVIII
Le petit prince traversa le désert et ne rencontra
qu'une fleur. Une fleur à trois pétales, une fleur de rien du tout…
-Bonjour, dit le petit prince.
-Bonjour, dit la fleur.
-Oû sont les homes? demanda poliment le petit prince.
La fleur, un jour, avait vu passer une caravane:
-Les hommes? Il en existe, je crois, six ou sept. Je
les ai aperçus il y a des années. Mais on ne sait jamais oû les
trouver. Le vent les promène. Ils manquent de racines, ça les gêne
beaucoup.
-Adieu, fit le petit prince.
-Adieu, dit la fleur.
CHAPITRE XIX
Le petit prince fit l'ascension d'une haute
montagne. Les seules montagnes qu'il eût jamais connues étaient les
trois volcans qui lui arrivaient au genou. Et il se servait du volcan
éteint comme d'un tabouret. "D'une montagne haute comme celle-ci, se
dit-il donc, j'apercevrai d'un coup toute la planète et tous les
hommes…" Mais il n'aperçut rien que des aiguilles de roc bien aiguisées.
-Bonjour, dit-il à tout hasard.
-Bonjour… Bonjour… Bonjour… répondit l'écho.
-Qui êtes-vous? dit le petit prince.
-Qui êtes-vous… qui êtes-vous… qui êtes-vous…
répondit l'écho.
-Soyez mes amis, je suis seul, dit-il.
-Je suis seul… je suis seul… Je suis seul… répondit
l'écho.
"Quelle drôle de planète! pensa-t-il alors. Elle est
toute sèche, et toute pointue et toute salée.
Et les hommes manquent d'imagination. Ils répètent
ce qu'on leur dit… Chez moi j'avais une fleur: elle parlait toujours la
première…"
CHAPITRE XX
Ais il arriva que le petit prince, ayant longtemps
marché à travers les sables, les rocs et les neiges, découvrit enfin
une route. Et les routes vont toutes chez les hommes.
-Bonjour, dit-il.
C'était un jardin fleuri de roses.
-Bonjour, dirent les roses.
Le petit prince les regarda. Elles ressemblaient
toutes à sa fleur.
-Qui êtes-vous? leur demanda-t-il, stupéfait.
-Nous sommes des roses, dirent les roses.
-Ah! fit le petit prince…
Et il se sentit très malheureux. Sa fleur lui avait
raconté qu'elle était seule de son espèce dans l'univers. Et voici
qu'il en était cinq mille, toutes semblables, dans un seul jardin!
"Elle serait bien vexée, se dit-il, si elle voyait
ça… elle tousserait énormément et ferait semblant de mourrir pour
échapper au ridicule. Et je serais bien obligé de faire semblant de la
soigner, car, sinon, pour m'humilier moi aussi, elle se laisserait
vraiment mourir…"
Puis il se dit encore: "Je me croyais riche d'une
fleur unique, et je ne possède qu'une rose ordinaire. Ca et mes trois
volcans qui m'arrivent au genou, et dont l'un, peut-être, est éteint
pour toujours, ça ne fais pas de moi un bien grand prince…" Et, couché
dans l'herbe, il pleura.
CHAPITRE XXI
C'est alors qu'apparut le renard.
-Bonjour, dit le renard.
-Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se
tourna mais ne vit rien.
-Je suis là, dit la voix, sous le pommier.
-Qui es-tu? dit le petit prince. Tu es bien joli…
-Je suis un renard, dit le renard.
-Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince.
Je suis tellement triste…
-Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne
suis pas apprivoisé
-Ah! Pardon, fit le petit prince.
Mais après réflexion, il ajouta :
-Qu'est-ce que signifie "apprivoiser"?
-Tu n'es pas d'ici, dit le renard, que cherches-tu?
-Je cherche les hommes, dit le petit
prince.Qu'est-ce que signifie "apprivoiser"?
-Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et
ils chassent. C'est bien gênant! Il élèvent aussi des poules. C'est
leur seul intérêt. Tu cherches des poules?
-Non, dit le petit prince. Je cherche des
amis.Qu'est-ce que signifie "apprivoiser"?
-C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ca
signifie "Créer des liens…"
-Créer des liens?
-Bien sûr,dit le renard. Tu n'es encore pour moi
qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je
n'ai pas besoin de toi. Et tu n'a pas besoin de moi non plus. Je ne
suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu
m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi
unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…
-Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y
a une fleur… je crois qu'elle m'a apprivoisé…
-C'est possible, dit le renard. On voit sur la Terre
toutes sortes de choses…
-Oh! ce n'est pas sur la Terre, dit le petit prince.
Le renard parut très intrigué :
-Sur une autre planète ?
-Oui.
-Il y a des chasseurs sur cette planète-là ?
-Non.
-Ca, c'est intéressant! Et des poules ?
-Non.
-Rien n'est parfait, soupira le renard.
Mais le renard revint à son idée :
-Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les
hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les
hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais si tu
m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de
pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font
rentrer sous terre. Le tien m'appelera hors du terrier, comme une
musique. Et puis regarde! Tu vois, là-bas, les champs de blé? Je ne
mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me
rappellent rien. Et ça, c'est triste! Mais tu a des cheveux couleur
d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'aura apprivoisé! Le blé, qui
est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans
le blé…
Le renard se tut et regarda longtemps le petit
prince :
-S'il te plaît… apprivoise-moi! dit-il.
-Je veux bien, répondit le petit prince, mais je
n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de
choses à connaître.
-On ne connaît que les choses que l'on apprivoise,
dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Il
achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il
n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu
veux un ami, apprivoise-moi!
-Que faut-il faire? dit le petit prince.
-Il faut être très patient, répondit le renard. Tu
t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te
regarderai du coin de l'oeil et tu ne diras rien. Le langage est source
de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus
près…
Le lendemain revint le petit prince.
-Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le
renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès
trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus
je me sentirai heureux. à quatre heures, déjà, je m'agiterai et
m'inquiéterai; je découvrira le prix du bonheur! Mais si tu viens
n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le
coeur… il faut des rites.
-Qu'est-ce qu'un rite? dit le petit prince.
-C'est quelque chose trop oublié, dit le renard.
C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure,
des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils
dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour
merveilleux! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs
dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je
n'aurait point de vacances.
Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand
l'heure du départ fut proche :
-Ah! dit le renard… je preurerai.
-C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te
souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise…
-Bien sûr, dit le renard.
-Mais tu vas pleurer! dit le petit prince.
-Bien sûr, dit le renard.
-Alors tu n'y gagnes rien!
-J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du
blé.
Puis il ajouta :
-Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne
est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau
d'un secret.
Le petit prince s'en fut revoir les roses.
-Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous
n'êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisé et vous
n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce
n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais j'en ai fait
mon ami, et il est maintenant unique au monde.
Et les roses étaient gênées.
-Vous êtes belles mais vous êtes vides, leur dit-il
encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un
passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule
elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai
arrosée. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque
c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les
papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se
vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.
Et il revint vers le renard :
-Adieu, dit-il…
-Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très
simple : on ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible
pour les yeux.
-L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le
petit prince, afin de se souvenir.
-C'est le temps que tu a perdu pour ta rose qui fait
ta rose si importante.
-C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose… fit le
petit prince, afin de se souvenir.
-Les hommes on oublié cette vérité, dit le renard.
Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de
ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose…
-Je suis responsable de ma rose… répéta le petit
prince, afin de se souvenir.
CHAPITRE XXII
-Bonjour, dit le petit prince.
-Bonjour, dit l'aiguilleur.
-Que fais-tu ici? dit le petit prince.
-Je trie les voyageurs, par paquets de mille, dit
l'aiguilleur. J'expédie les trains qui les emportent, tantôt vers la
droite, tantôt vers la gauche.
Et un rapide illuminé, grondant comme le tonnere,
fit trembler la cabine d'aiguillage.
-Ils sont bien pressés, dit le petit prince. Que
cherchent-ils?
-L'homme de la locomotive l'ignore lui-même, dit
l'aiguilleur.
Et gronda, en sens inverse, un second rapide
illuminé.
-Ils reviennent déjà? demanda le petit prince…
-Ce ne sont pas les mêmes, dit l'aiguilleur. C'est
un échange.
-Ils n'étaient pas contents, là oû ils étaient?
-On n'est jamais content là oû on est, dit
l'aiguilleur.
Et gronda le tonnaire d'un troisième rapide illuminé.
-Ils poursuivent les premiers voyageur demanda le
petit prince.
-Ils ne poursuivent rien du tout, dit l'aiguilleur.
Ils dorment là-dedans, ou bien ils bâillent. Les enfants seuls écrasent
leur nez contre les vitres.
-Les enfants seuls savent ce qu'ils cherchent, fit
le petit prince. Ils perdent du temps pour une poupée de chiffons, et
elle devient très importante, et si on la leur enlève, ils pleurent…
-Ils ont de la chance, dit l'aiguilleur.
CHAPITRE XXIII
-Bonjour, dit le petit prince.
-Bonjour, dit le marchand de pilules perfctionnées
qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l'on n'éprouve
plus le besoin de boire.
-Pourquoi vends-tu ça? dit le petit princ.
-C'est une grosse économie de temps, dit le
marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois
minutes pas semaine.
-Et que fait-on des cinquante-trois minutes?
-On fait ce que l'on veut…
"Moi, s dit le petit prince, si j'avais
cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers
une fontaine…"
CHAPITRE XXIV
Nous en étions au huitième jour de ma panne dans le
désert, et j'avais écouté l'histoire du marchand en buvant la dernière
goutte de ma provision d'eau:
-Ah! dis-je au petit prince, ils sont bien jolis, ts
souvenirs, mais je n'ai pas encore réparé mon avion, je n'ai plus rien
à boire, et je serais heureux, moi aussi, si j pouvais marcher tout
doucement vers une fontaine!
-Mon ami le renard, me dit-il…
-Mon petit bonhomme, il n s'agit plus du renard!
-Pourquoi?
-Parce qu'on va mourrir de soif…
Il ne comprit pas mon raisonnement, il me répondit:
-C'est bien d'avoir eu un ami, même si l'on va
mourrir. Moi, je suis bien content d'avoir eu un ami renard…
Il ne mesure pas le danger, me dis-je. Il n'a jamais
ni faim ni soif. Un peu de soleil lui suffit…
Mais il m regarda t répondit à ma pensée:
-J'ai soif aussi… cherchons un puits…
J'eus un geste de lassitude: il est absurde de
chercher un puits, au hasard, dans l'immensité du désert. Cependant
nous nous mîmes n marche.
Quand nous eûmes marché, des heures, en silence, la
nuit tomba, et les étoiles commencèrent de s'éclairer. Je les
apercevais comme dans un rêve, ayant un peu de fièvre, à cause de ma
soif. Les mots du petit prince dansaient dans ma mémoire:
-Tu as donc soif aussi? lui demandai-je.
Mais il n répondit pas à ma question. Il me dit
simplement:
-L'eau put aussi être bon pour le coeur…
Je ne compris pas sa réponse mais je me tus… Je
savais bien qu'il ne fallait pas l'interroger.
Il était fatigué. Il s'assit. Je m'assis auprès de
lui. Et, après un silence, il dit encore:
-Les étoiles sont belles, à cause d'une fleur que
l'on ne voit pas…
Je répondis "bien sûr" et je regardai, sans parler,
les plis du sable sous la lune.
-Le désert est beau, ajouta-t-il…
Et c'était vrai. J'ai toujours aimé le désert. On
s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et
cependant quelque chose rayonne en silence…
-Ce qui embellit le désert, dit le petit prince,
c'est qu'il cache un puits quelque part…
Je fus surpris de comprendre soudain ce mystérieux
rayonnement du sable. Lorsque j'étais petit garçon j'habitais une
maison ancienne, et la légende racontait qu'un trésor y était enfoui.
Bien sûr, jamais personne n'a su le découvrir, ni peut-être même ne l'a
cherché. Mais il enchantait toute cette maison. Ma maison cachait un
secret au fond de son coeur…
-Oui, dis-je au petit prince, qu'il s'agisse de la
maison, des étoiles ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible!
-Je suis content, di-il, que tu sois d'accord avec
mon renard.
Comme le petit prince s'endormait, je le pris dans
mes bras, et me remis en route. J'étais ému. Il me semblait porter un
trésor fragile. Il me semblait même qu'il n'y eût rien de plus fragile
sur la Terre. Je regardais, à la lumière de la lune, ce front pâle. ces
yeux clos, ces mèches de cheveux qui tremblaient au vent, et je me
disais: ce que je vois là n'est qu'une écorce. Le plus important est
invisible…
Comme ses lèvres entr'ouvertes ébauchaient un
demi-sourire je me dis encore: "Ce qui m'émeut si fort de ce petit
prince endormi, c'est sa fidélité pour une fleur, c'est l'image dune
rose qui rayonne en lui comme la flamme d'une lampe, même quand il
dort…" Et je le devinai plus fragile encore. Il faut bien protéger les
lampes: un coup de vent peut les éteindre…
Et, marchant ainsi, je découvris le puits au lever
du jour.
CHAPITRE XXV
-Les hommes, dit le petit prince, ils s'enfoncent
dans les rapides, mais ils ne savent plus ce qu'ils cherchent. Alors
ils s'agitent et tournent en rond…
Et il ajouta:
-Ce n'est pas la peine…
Le puits que nous avions atteint ne ressemblait pas
aux autres puits sahariens. Les puits sahariens sont de simples trous
creusés dans le sable. Celui-là ressemblait à un puits de village. Mais
il n'y avait là aucun village, et je croyais rêver.
-C'est étrange, dis-je au petit prince, tout est
prêt: la poulie, le seau et la corde…
Il rit, toucha la corde, fit jouer la poulie. Et la
poulie gémit comme une vieille girouette quand le vent a longtemps
dormi.
-Tu entends, dit le petit prince, nous réveillons ce
puits et il chante…
Je ne voulais pas qu'il fît un effort:
-Laisse-moi faire, lui dis-je, c'est trop lourd pour
toi.
Lentement je hissai la seau jusqu'à la margelle. Je
l'y installai bien d'aplomb. Dans mes oreilles durait le chant de la
poulie et, dans l'eau qui tremblait encore, je voyais trember le soleil.
-J'ai soif de cette eau-là, dit le petit prince,
donne-moi à boire…
Et je compris ce qu'il avait cherché!
Je soulevai le seau jusqu'à ses lèvres. Il but, les
yeux fermés. C'était doux comme une fête. Elle était née de la marche
sous les étoiles, du chant de la poulie, de l'effort de mes bras. Elle
était bonne pour le coeur, comme un cadeau. Lorsque j'étais petit
garçon, la lumière de l'arbre de Noel, la musique de la messe de
minuit, la douceur des sourires faisaient ainsi tout le rayonnement du
cadeau de Noel que je recevais.
-Les hommes de chez toi, dit le petit prince,
cultivent cinq mille roses dans le même jardin… et ils n'y trouvent pas
ce qu'ils cherchent…
-Ils ne le trouvent pas, répondis-je…
-Et cependant ce qu'ils cherchent pourrait être
trouvé dans une seule rose ou un peu d'eau…
Et le petit prince ajouta:
-Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec
le coeur.
J'avais bu. Je respirais bien. Le sable, au lever du
jour, est couleur de miel. J'étais heureux aussi de cette couleur de
miel. Pourquoi fallait-il que j'eusse de la peine…
-Il faut que tu tiennes ta promesse, me dit
doucement le petit prince, qui, de nouveau, s'était assis auprès de moi.
-Quelle promesse?
-Tu sais… une muselière pour mon mouton… je suis
responsable de cette fleur!
Je sortis de ma poche mes ébauches de dessin. Le
petit prince les aperçut et dit en riant:
-Tes baobabs, ils ressemblent un peu à des choux…
-Oh!
Moi qui étais si fier des baobabs!
-Ton renard… ses oreilles… elles ressemblent un peu
à des cornes… et elles sont trop longues!
Et il rit encore.
-Tu es injuste, petit bonhomme, je ne savais rien
dessiner que les boas fermés et les boas ouverts.
-Oh! ça ira, dit-il, les enfants savent.
Je crayonnai donc une muselière. Et j'eus le coeur
serré en la lui donnant:
-Tu as des projets que j'ignore…
Mais il ne me répondit pas. IL me dit:
-Tu sais, ma chute sur la Terre… c'en sera demain
l'anniversaire…
Puis après un silence il dit encore:
-J'étais tombé tout près d'ici…
Et il rougit.
Et de nouveau, sans comprendre pourquoi, j'éprouvai
un chagrin bizarre. Cependant une question me vint:
-Alors ce n'est pas par hasard que, le matin oû je
t'ai connu, il y a huit jours, tu te promenais comme ça, tout seul, à
mille milles de toutes régions habitées! Tu retournais vers le point de
ta chute?
Le petit prince rougit de nouveau. Il ne répondait
jamais aux questions, mais, quand on rougit, ça signifie "oui",
n'est-ce pas?
-Ah! lui dis-je, j'ai peur…
Mais il me répondit:
-Tu dois maintenent travailler. Tu dois repartir
vers ta machine. Je t'attends ici. Reviens demain soir…
Mais je n'étais pas rassuré. Je me souvenais du
renard. On risque de pleurer un peu si l'on s'est laissé apprivoisé…
CHAPITRE XXVI
Il y avait, à côté du puits, une ruine de vieux mur
de pierre. Lorsque je revins de mon travail, le lendemain soir,
j'aperçus de loin mon petit prince assis là-haut, les jambes pendantes.
Et je l'entendis qui parlait:
-Tu ne t'en souvens donc pas? disait-il. Ce n'est
pas tout à fait ici!
Une autre voix lui répondit sans doute, puisqu'il
répliqua:
-Si! Si! c'est bien le jour, mais ce n'est pas ici
l'endroit…
Je poursuivis ma marche vers le mur. Je ne voyais ni
entendais toujours personne. Pourtant le petit prince répliqua de
nouveau:
-… Bien sûr. Tu verras oû commence ma trace dans le
sable. Tu n'as qu'a m'y attendre. J'y serai cette nuit…
J'étais à vingt mètres du mur et je ne voyais
toujours rien.
Le petit prince dit encore, après un silence:
-Tu as du bon venin? Tu es sûr de ne pas me faire
souffrir longtemps?
Je fis halte, le coeur serré, mais je ne comprennais
toujours pas.
-Maintenent va-t'en, dit-il… je veux redescendre!
Alors j'abaissai moi-même les yeux vers le pied du
mur, et je fis un bond! Il était là, dressé vers le petit prince, un de
ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes. Tout en
fouillant ma poche pour en tirer mon révolver, je pris le pas de
course, mais, au bruit que je fis, le serpent se laissa doucement
couler dans le sable, comme un jet d'eau qui meurt, et, sans trop se
presser, se faufilla entre les pierres avec un léger bruit de métal.
Je parvins au mur juste à temps pour y recevoir dans
les bras mon petit bonhomme de prince, pâle comme la neige.
-Quelle est cette histoire-là! Tu parles maintenent
avec les serpents!
J'avais défait son éternel cache-nez d'or. Je lui
avait mouillé les tempes et l'avais fait boire. Et maintenant je
n'osais plus rien lui demander. Il me regarda gravement et m'entoura le
cou de ses bras. Je sentais battre son coeur comme celui d'un oiseau
qui meurt, quand on l'a tiré à la carabine. Il me dit:
-Je suis content que tu aies trouvé ce qui manquait
à ta machine. Tu vas pouvoir rentrer chez toi…
-Comment sais-tu?
Je venais justement lui annoncer que, contre toute
espérence, j'avais réussi mon travail!
Il ne répondit rien à ma question, mais il ajouta:
-Moi aussi, aujourd'hui, je rentre chez moi…
Puis, mélancolique:
-C'est bien plus loin… c'est bien plus difficile…
Je sentais bien qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire. Je le serrais dans mes bras comme un petit enfant, et
cependant il me semblait qu'il coulait verticalement dans un abîme sans
que je pusse rien pour le retenir…
Il avait le regard sérieux, perdu très loin:
-J'ai ton mouton. Et j'ai la caisse pour le mouton.
Et j'ai la muselière…
Et il sourit avec mélancolie.
J'attendis longtemps. Je sentais qu'il se
réchauffait peu à peu:
-Petit bonhomme, tu as peur…
Il avait eu peur, bien sûr! Mais il rit doucement:
-J'aurai bien plus peur ce soir…
De nouveau je me sentis glacé par le sentiment de
l'irréparable. Et je compris que je ne supportais pas l'idée de ne plus
jamais entendre ce rire. C'était pour moi comme une fontaine dans le
désert.
-Petit bonhomme, je veux encore t'entendre rire…
Mais il me dit:
-Cette nuit, ça fera un an. Mon étoile se trouvera
juste au-dessus de l'endroit oû je suis tombé l'année dernière…
-Petit bonhomme, n'est-ce pas que c'est un mauvais
rêve cette histoire de serpent et de rendez-vous et d'étoile…
Mais il ne répondit pas à ma question. Il me dit:
-Ce qui est important, ça ne se voit pas…
-Bien sûr…
-C'est comme pour la fleur. Si tu aimes une fleur
qui se trouve dans une étoile, c'est doux, la nuit, de regarder le
ciel. Toutes les étoiles sont fleuries.
-Bien sûr…
-Tu regarderas, la nuit, les étoiles. C'est trop
petit chez moi pour que je te montres oû se trouve la mienne. C'est
mieux comme ça. Mon étoile, ça sera pour toi une des étoiles. Alors,
toutes les étoiles, tu aimeras les regarder… Elles seront toutes tes
amies. Et puis je vais te faire un cadeau…
Il rit encore.
-Ah! petit bonhomme, petit bonhomme j'aime entendre
ce rire!
-Justement ce sera mon cadeau… ce sera comme pour
l'eau…
-Que veux-tu dire?
-Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes.
Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d'autres
elles ne sont rien que de petites lumières. Pour d'autres qui sont
savants elles sont des problèmes. Pour mon businessman elles étaient de
l'or. Mais toutes ces étoiles-là elles se taisent. Toi, tu auras des
étoiles comme personne n'en a…
-Que veux-tu dire?
-Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque
j'habiterai dans l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles,
alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras,
toi, des étoiles qui savent rire!
Et il rit encore.
-Et quand tu seras consolé (on se console toujours)
tu seras content de m'avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras
envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça,
pour le plaisir… Et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en
regardant le ciel. Alors tu leur diras: "Oui, les étoiles, ça me fait
toujours rire!" Et ils te croiront fou. Je t'aurai joué un bien vilain
tour…
Et il rit encore.
-Ce sera comme si je t'avais donné, au lieu
d'étoiles, des tas de petits grelots qui savent rire…
Et il rit encore. Puis il redevint sérieux:
-Cette nuit… tu sais… ne viens pas.
-Je ne te quitterai pas.
-J'aurai l'air d'avoir mal… j'aurai un peu l'air de
mourir. C'est comme ça. Ne viens pas voir ça, ce n'est pas la peine…
-Je ne te quitterai pas.
Mais il était soucieux.
-Je te dis ça… c'est à cause aussi du serpent. Il ne
faut pas qu'il te morde… Les serpents, c'est méchant. Ca peut mordre
pour le plaisir…
-Je ne te quitterai pas.
Mais quelque chose le rassura:
-C'est vrai qu'ils n'ont pas le venin pour la
seconde morsure…
Cette nuit-là je ne le vis pas se mettre en route.
Il s'était évadé sans bruit. Quand je réussis à le joindre il marchait
décidé, d'un pas rapide. Il me dit seulement:
-Ah! tu es là…
Et il me prit par la main. Mais il se tourmenta
encore:
-Tu as eu tort. Tu auras de la peine. J'aurai l'air
d'être mort et ce ne sera pas vrai…
Moi je me taisais.
-Tu comprends. C'est trop loin. Je ne peux pas
emportes ce corps-là. C'est trop lourd.
Moi je me taisais.
-Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée.
Ce n'est pas triste les vieilles écorces…
Moi je me taisais.
Il se découragea un peu. Mais il fit encore un
effort:
-Ce sera gentil, tu sais. Moi aussi je regarderai
les étoiles. Toutes les étoiles seront des puits avec une poulie
rouillée. Toutes les étoiles me verseront à boire…
Moi je me taisais.
-Ce sera tellement amusant! Tu auras cinq cents
millions de grelots, j'aurai cinq cent millions de fontaines…
Et il se tut aussi, parce qu'il pleurait…
-C'est là. Laisse moi faire un pas tout seul.
Et il s'assit parce qu'il avait peur.
Il dit encore:
-Tu sais… ma fleur… j'en suis responsable! Et elle
est tellement faible! ET elle est tellement naive. Elle a quatre épines
de rien du tout pour la protéger contre le monde…
Moi je m'assis parce que je ne pouvais plus me tenir
debout. Il dit:
-Voilà… C'est tout…
Il hésita encore un peu, puis se releva. Il fit un
pas. Moi je ne pouvais pas bouger.
Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa
cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba
doucement comme tombe un arbre. Ca ne fit même pas de bruit, à cause du
sable.
CHAPITRE XXVII
ET maintenant, bien sûr, ça fait six ans déjà… Je
n'ai jamais encore raconté cette histoire. Les camarades qui m'ont revu
ont été bien contents de me revoir vivant. J'étais triste mais je leur
disais: C'est la fatigue…
Maintenant je me suis un peu consolé. C'est à dire…
pas tout à fait. Mais je sais bien qu'il est revenu à sa planète, car,
au lever du jour, je n'ai pas retrouvé son corps. Ce n'était pas un
corps tellement lourd… Et j'aime la nuit écouter les étoiles. C'est
comme cinq cent millions de grelots…
Mais voilà qu'il passe quelque chose
d'extraordinaire. La muselière que j'ai dessinée pour le petit prince,
j'ai oublié d'y ajouter la courroie de cuir! Il n'aura jamais pu
l'attacher au mouton. Alors je me demande: "Que s'est-il passé sur sa
planète? Peut-être bien que le mouton à mangé la fleur…"
Tantôt je me dis: "Sûrement non! Le petit prince
enferme sa fleur toutes les nuits sous son globe de verre, et il
surveille bien son mouton…" Alors je suis heureux. Et toutes les
étoiles rient doucement.
Tantôt je me dis: "On est distrait une fois ou
l'autre, et ça suffit! Il a oublié, un soir, le verre, ou bien le
mouton est sorti sans bruit pendant la nuit…" Alors les grelots se
changent tous en larmes!…
C'est là un bien grand mystère. Pour vous qui aimez
aussi le petit prince, comme pour moi, rien de l'univers n'est
semblable si quelque part, on ne sait oû, un mouton que nous ne
connaissons pas a, oui ou non, mangé une rose…
Regardez le ciel. Demandez-vous: le mouton oui ou
non a-t-il mangé la fleur? Et vous verrez comme tout change…
Et aucune grande personne ne comprendra jamais que
ça a tellement d'importance!
Ca c'est pour moi, le plus beau et le plus triste
paysage du monde. C'est le même paysage que celui de la page
précédente, mais je l'ai dessiné une fois encore pour bien vous le
montrer. C'est ici que le petit prince a apparu sur terre, puis disparu.
Regardez attentivement ce paysage afin d'être sûr de
le reconnaître, si vous voyagez un jour en Afrique, dans le désert. Et,
s'il vous arrive de passer par là, je vous supplie, ne vous pressez
pas, attendez un peu juste sous l'étoile! Si alors un enfant vient à
vous, s'il rit, s'il a les cheveux d'or, s'il ne répond pas quand on
l'interroge, vous devinerez bien qui il est. Alors soyez gentils! Ne me
laissez pas tellement triste: écrivez-moi vite qu'il est revenu…